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M. Gé avait recommandé aux deux hommes de ne rien dire autour d’eux du péril qui menaçait. Les passagers de l’Arche sauraient bien assez tôt ce qui les attendait. Mme Privas s’étant inquiétée de l’absence de César, son mari lui dit simplement qu’elle n’avait pas à s’inquiéter, et elle ne demanda rien de plus. Auguste se montra plus curieux, mais le père leva sa main gauche à hauteur de l’épaule, paume en avant, et fit une moue pour indiquer qu’il ne dirait pas un mot de plus. Et ce fut tout. Marie-Fructueuse, la servante, n’avait rien osé demander, mais de ce jour jusqu’à celui de sa mort, elle ne cessa de se tourmenter pour le grand garçon. Elle eut le temps d’apprendre, avant de mourir, ce qu’il était devenu, mais elle n’en fut pas apaisée.
Le père Privas savait qu’il allait mourir, et que sa vieille femme, qu’il aimait bien, et son fils Auguste, et aussi la servante, allaient mourir. Mais pour lui, la vie avait cessé au moment où ils s’étaient retrouvés dans cette prison qu’on lui avait donnée comme abri. Il savait que toute ses bêtes avaient dû crever ou s’enfuir, que sa moisson s’égrenait sur place, que la luzerne séchait. Et la porte de la maison était peut-être restée ouverte aux vagabonds. Il avait demandé encore une fois à M. Gé de le laisser retourner chez lui avec sa famille. M. Gé avait refusé. Alors, puisque la ferme était en train de mourir, que ceux qui étaient au monde pour la servir cessent de vivre, c’était dans l’ordre, il n’y avait rien à dire.
M. Collignot, lui, regrettait sa carrière interrompue, son métier, son bureau, ses traductions, mais il s’apercevait avec étonnement qu’il n’avait pas peur. Il cherchait d’où lui venait cette tranquillité et il comprit qu’elle provenait de la certitude que le monde entier périrait en même temps que lui. D’où il conclut que la peur de la mort est un réflexe de protestation contre l’injustice. Mourir en sachant que d’autres vont continuer à respirer, jouir, souffrir, voilà qui est insupportable. Si tout le monde y passe, alors il n’y a plus rien à dire.
Mais quand, pour la première fois après la communication de M. Gé il se retrouva en face d’Aline, qui venait vers lui, rieuse, lui mettait les bras autour du cou et lui faisait claquer un gros baiser dans l’oreille gauche, comme elle avait coutume de le faire, son cœur lui monta à la gorge et il suffoqua. Aline ! Fallait-il qu’Aline mourût, alors qu’elle n’avait pas commencé de vivre ? En bon père aimant et aveugle, il ignorait qu’Aline avait connu la joie incomparable que donne aux adolescents la découverte de l’amour. Eût-elle vécu mille années, elle n’avait plus rien de semblable à connaître.